CHAPITRE III
— Excusez-moi, le colonel Luscombe est-il… ?
La femme au chapeau violet se tenait devant le bureau de réception. Avant qu’elle n’ait fini de formuler sa demande, Miss Gorringe, souriante, fit un signe à un groom qui partit aussitôt, mais il n’eut pas à aller loin car le colonel Luscombe, lui-même, pénétrant à ce moment dans le hall, s’avançait vivement vers la réception.
— Comment allez-vous, Mrs Carpenter ? (Il échangea une poignée de main polie avec la dame et se tourna vers la jeune fille.) Ma chère Elvira ! (Il lui prit affectueusement les deux mains dans les siennes.) Eh bien ! eh bien ! tout est parfait. Splendide… ! Splendide ! Venez vous asseoir.
Il les conduisit vers des fauteuils.
— Eh bien ! eh bien ! répéta-t-il, tout est parfait.
L’effort qu’il fournissait était visible et démontrait son manque d’aisance. Il ne pouvait continuer à répéter la même phrase. Les deux ladies ne l’aidaient guère. Elvira souriait gentiment et Mrs Carpenter eut un gloussement stupide tout en lissant ses gants.
— Un bon voyage, hé ?
— Oui, merci, répondit Elvira.
— Pas de brouillard ? Aucun ennui ?
— Oh ! non !
— Notre avion est arrivé avec cinq minutes d’avance, le renseigna Mrs Carpenter.
— Oui, oui. Bien… très bien. (Il tenta un gros effort pour ajouter :) J’espère que cet hôtel vous plaira ?
— J’en suis sûre, répondit vivement Mrs Carpenter en jetant un coup d’œil alentour. Très confortable !
— J’ai peur que ce soit plutôt vieux jeu, s’excusa-t-il. La clientèle compte surtout de vieilles gens. Pas de… heu… piste de danse ou autre agrément de la sorte.
— Non, je ne pense pas, en effet, concéda Elvira.
Elle regarda autour d’elle sans grand enthousiasme. Certainement impossible d’assimiler le Bertram et la danse.
— J’aurais peut-être dû vous emmener dans un endroit plus moderne. Je ne m’y connais pas beaucoup en ces choses, vous savez.
— C’est très gentil ici, protesta poliment Elvira.
— Ce n’est que pour deux nuits, reprit le colonel. J’ai pensé que ce soir, nous pourrions aller voir un « show ». Une comédie musicale… Let Down Your Hair, Girls. Peut-être cela vous plaira-t-il ?
— Avec plaisir, s’exclama Mrs Carpenter. N’est-ce pas, Elvira ?
— Assurément, approuva la jeune fille d’un ton neutre.
Le colonel reprit :
— Et ensuite, souper au Savoy ?
Nouvelle exclamation de Mrs Carpenter.
Luscombe jeta un coup d’œil à la dérobée sur Elvira et se sentit plus à l’aise. La jeune fille devait être contente bien que déterminée à cacher ses sentiments en présence de Mrs Carpenter. « Je ne l’en blâme pas », pensa le colonel.
Il s’adressa à Mrs Carpenter :
— Voulez-vous voir vos chambres ? Vous rendre compte si elles vous conviennent et contiennent tout ce dont vous aurez besoin ?
— Oh ! je suis sûre qu’elles seront parfaites.
— En tout cas, si quelque chose n’est pas à votre goût, n’hésitez pas à le dire, nous demanderons d’autres chambres. Je suis très connu ici.
À la réception, Miss Gorringe présenta les clefs : numéros 28 et 29, au deuxième étage, avec salle de bains contiguë.
— Je vais monter défaire les valises, annonça Mrs Carpenter en revenant à la table. Pendant ce temps, Elvira, le colonel et vous pourriez avoir une petite conversation.
Une marque de tact, pensa Luscombe, un peu ostentatoire, mais ils seraient au moins débarrassés d’elle durant quelques instants. Il ne savait cependant absolument pas de quoi il parlerait avec la jeune fille. Une charmante enfant, douée de bonnes manières, mais il n’était pas habitué à la compagnie de jeunes filles. Sa femme était morte en couche, et le bébé, un garçon, avait été confié à la famille de son épouse, tandis qu’une sœur plus âgée s’était occupée de son ménage. Son fils marié s’en était allé vivre au Kenya. Lors de la dernière visite de ses petits-enfants, onze ans, cinq ans et deux ans et demi, le colonel les avait distraits en parlant football, sciences spatiales, trains électriques et en faisant des promenades à pied ! Mais comment distraire une jeune fille ?
Il demanda à Elvira si elle désirait un rafraîchissement et allait proposer un « bitter-lemon », « ginger ale » ou une orangeade, lorsqu’elle le devança :
— Merci. J’aimerais un « gin et vermouth ».
Le colonel la regarda légèrement perplexe. Bien sûr, il se doutait que les jeunes personnes de… quel âge avait-elle, au fait ? seize… dix-sept ans ? buvaient des gin et vermouth. Elvira suivait simplement son époque. Rassuré par cette conclusion, il commanda donc un gin et vermouth et un « dry sherry » pour lui.
S’éclaircissant la voix, il questionna :
— Comment avez-vous trouvé l’Italie ?
— Très agréable, merci.
— Et cet endroit où vous étiez, chez la comtesse Machin ? Pas trop triste ?
— La comtesse est assez stricte, mais je n’y ai pas attaché trop d’importance.
Il la regarda, pas tellement certain que sa réponse ne contenait pas une légère ambiguïté. Bégayant un peu, mais recouvrant son assurance, il reprit :
— Je crains que nous ne nous connaissions que très peu. Je suis votre tuteur et votre parrain, Elvira. Difficile pour moi, qui ne suis qu’un vieux bonhomme, de savoir ce qu’une jeune fille souhaite, je veux dire, ce dont elle a besoin. Il y a d’abord l’école et après ? De notre temps, on parlait d’institution pour grandes jeunes filles, mais je suppose qu’à présent c’est plus sérieux. Elles veulent entreprendre une carrière, travailler. Nous devrons avoir un entretien à ce sujet. Y a-t-il quelque chose de spécial que vous aimeriez faire ?
— Je suppose que je m’inscrirai à un cours commercial, répondit-elle sans enthousiasme.
— Ah ! Vous voulez devenir secrétaire ?
— Pas particulièrement.
— Mais… en ce cas…
— C’est seulement parce que c’est ce qu’on l’on commence par faire, expliqua-t-elle.
Le colonel eut l’impression qu’on le remettait à sa place.
— Mes cousins, les Melford, vous pensez que vous aimeriez vivre avec eux ? Sinon…
— Je crois que oui. J’aime bien Nancy et ma cousine Mildred est charmante.
— Alors, dans ce cas, c’est parfait.
— Absolument. Pour le présent.
Luscombe ne sut que répondre à cela. Alors qu’il se creusait la tête pour chercher un autre sujet de conversation, Elvira prit la parole. Ses mots furent simples et directs.
— Ai-je de l’argent ?
À nouveau, il hésita à répondre, l’examinant pensivement.
— Oui, vous avez pas mal d’argent, vous en disposerez à votre majorité.
— Qui en a la charge pour le moment ?
Il sourit.
— Il se trouve en dépôt. Chaque année, une certaine somme est déduite du revenu pour subvenir à votre entretien et votre éducation.
— Et vous en êtes le dépositaire ?
— L’un d’entre eux. Nous sommes trois dépositaires.
— Qu’adviendra-t-il si je meurs ?
— Voyons, Elvira ! Vous n’allez pas mourir. Quelle idée ridicule !
— J’espère que non, mais on ne sait jamais, n’est-ce pas ? La semaine dernière, un avion s’est écrasé au sol et tous les passagers sont morts.
— Mais cela ne vous arrivera pas à vous, répliqua-t-il fermement.
— Vous ne pouvez en être sûr. Je désirais seulement savoir à qui irait mon argent, si je mourais.
— Je n’en ai pas la moindre idée, répondit Luscombe irrité. Pourquoi me demandez-vous ça ?
— Cela m’intéresserait de le savoir. Par exemple, quelqu’un aurait-il intérêt à me tuer pour avoir mon argent ?
— Vraiment, Elvira ! Je ne comprends pas comment votre esprit peut s’attacher à de telles pensées !
— Oh ! Ce ne sont que des idées ! Il est bon de connaître les choses et les gens !
— Vous ne feriez pas allusion à la Mafia ou autre organisation du même genre, par hasard ?
— Bien sûr que non ! Ce serait stupide. Dites-moi, qui aurait la responsabilité de mon argent si je me mariais ?
— Votre mari, je suppose… Mais, vraiment…
— En êtes-vous sûr ?
— Non, pas le moins du monde. Cela dépend des conditions inscrites dans l’acte notarié réglant les modalités de la conservation. Mais vous n’êtes pas mariée, alors pourquoi vous tourmenter ?
La jeune fille ne répondit pas, perdue dans ses pensées. Finalement, elle lança :
— Voyez-vous jamais ma mère ?
— Quelquefois. Pas très souvent.
— Où se trouve-t-elle en ce moment ?
— Oh !… En voyage.
— Où exactement ?
— France… Portugal… Je ne sais pas.
— Demande-t-elle parfois à me voir ?
Les yeux limpides plongèrent dans le regard du colonel qui ne sut que répondre. Dire la vérité ? Se retrancher dans une remarque vague ? Inventer un bon gros mensonge ? Quelle attitude adopter devant une question si simple, alors que la réponse apparaît très complexe ?
Il avoua tristement :
— Je ne sais pas.
Elvira le regarda gravement et le colonel se sentit mal à l’aise. Il pataugeait. Cette fille devait se demander… elle se demandait… d’ailleurs, à sa place, n’importe quelle autre fille en aurait fait autant.
— Vous ne devez pas penser, Elvira, je veux dire… C’est très difficile à expliquer. Votre mère est, disons, différente des autres.
— Je sais ! Je lis souvent des articles dans les journaux à son sujet. Une personne à part, n’est-ce pas ? En fait, elle est plutôt extraordinaire.
— Oui. C’est exact. Une personne extraordinaire. Mais, très souvent, il n’est pas trop bon d’avoir pour mère une personne extraordinaire. Croyez-moi là-dessus, Elvira.
— Vous n’aimez guère avouer la vérité, il me semble. Mais je crois que vous avez raison au sujet de ce que vous venez de déclarer.
Ils restèrent assis en silence, le regard tourné vers les doubles portes aux massives poignées de cuivre les séparant du monde extérieur.
Soudain, ces battants furent poussés avec violence (un geste assez insolite au Bertram), et un jeune homme, vêtu d’une veste de cuir noir, pénétra dans le hall s’avançant à grandes enjambées vers la réception. Sa vitalité était telle que l’hôtel prit aussitôt, par contraste, l’aspect d’un musée avec sa clientèle de reliques poussiéreuses.
Le jeune homme se pencha vers Miss Gorringe pour demander :
— Lady Sedgwick est-elle descendue à cet hôtel ?
Miss Gorringe n’afficha pas, cette fois, son sourire de bienvenue. Ses yeux reflétèrent une certaine dureté.
— Oui.
Avec une mauvaise grâce évidente, elle tendit la main vers le téléphone.
— Voulez-vous… ?
— Non. Je désirerais simplement lui laisser un mot.
Il sortit un pli de sa poche qu’il posa sur le comptoir d’acajou.
— Je voulais m’assurer que c’était le bon hôtel.
Il traduisait une certaine incrédulité, jetant un coup d’œil rapide autour de lui. Son regard passa avec indifférence sur les groupes environnants. Il ne brilla d’aucune lueur en se posant au passage sur la table qu’occupaient Luscombe et Elvira. Le colonel sentit une certaine colère l’envahir. « Quel sauvage ! pensa-t-il. Elvira est une jolie fille. Lorsque j’étais jeune, j’aurais remarqué une jolie fille au milieu de tous ces fossiles. » Mais le jeune homme ne semblait pas posséder un œil capable d’apprécier les jolies jeunes filles. Il se retourna vers le comptoir et éleva la voix comme pour attirer l’attention de Miss Gorringe.
— Quel est le numéro de téléphone de cet hôtel ? 1129 ?
— Non. 3925.
— Regent ?
— Non, Mayfair.
Il hocha la tête. Puis, d’une démarche souple, il ressortit, laissant les portes battre derrière lui, avec la même vigueur explosive qu’il avait déployée en entrant. Alors, tout le monde parut retrouver sa respiration, mais on eut du mal à renouer le fil des conversations interrompues.
— Eh bien ! s’exclama le colonel qui faisait un effort pour retrouver l’usage de la parole, vraiment ! Ces jeunes gens à l’heure actuelle…
Elvira souriait. Elle lança :
— Vous l’avez reconnu, n’est-ce pas ? Ladislas Malinowski.
— Oh ! ce type-là… ? (Le nom lui était vaguement familier.) Pilote de voitures de courses, non ?
— Oui. Il a été champion du monde, deux années de suite. Il a eu un sérieux accident l’année dernière, mais j’imagine qu’il recommence à conduire à présent. (Elle leva la tête pour écouter.) Tenez, il conduit une voiture de course en ce moment.
Le grondement d’un moteur envahit le hall, venant de la rue. Le colonel devina que Ladislas Malinowski était l’un des héros d’Elvira. Pourquoi pas, après tout ? Cela vaut mieux que ces chanteurs modernes, Beatles aux cheveux longs ou autres. Luscombe avait une appréciation très vieux jeu sur les jeunes gens d’aujourd’hui.
Les portes s’ouvrirent à nouveau et Luscombe, ainsi que la jeune fille, levèrent les yeux en même temps. Mais le Bertram avait repris son aspect normal. Il s’agissait cette fois d’un ecclésiastique aux cheveux blancs, qui resta un moment immobile près de l’entrée, regardant autour de lui d’un air perplexe, comme quelqu’un qui ne comprend pas où il se trouve et pourquoi. Un tel comportement n’était pas nouveau pour le chanoine Pennyfather. Cela lui arrivait dans le train lorsqu’il ne se souvenait plus d’où il venait, où il se rendait et pour quel motif ! Cela lui arrivait aussi lorsqu’il marchait dans la rue, ou siégeait dans un comité. Ce même jour, cela lui était arrivé dans sa stalle de la cathédrale alors qu’il ne se rappelait plus s’il venait de prononcer son sermon ou s’il devait le prononcer d’un moment à l’autre.
— Je crois que je connais ce vieux garçon, remarqua Luscombe. Qui est-il donc ? Il me semble qu’il descend souvent dans cet hôtel. Abercombie ? Archidiacre Abercombie ? Non, ce n’est pas lui, bien qu’il lui ressemble assez.
Elvira jeta un vague coup d’œil au chanoine Pennyfather. Comparé à un chauffeur de voiture de course, il ne présentait aucun intérêt. De toute manière, les ecclésiastiques ne l’attiraient pas, bien que depuis son voyage en Italie, elle se reconnût une certaine admiration pour les cardinaux qui, au moins, étaient pittoresques.
Le visage du chanoine s’éclaircit et il hocha la tête d’un air satisfait. Il venait de comprendre où il se trouvait. À l’hôtel Bertram, bien sûr ; là où il allait passer la nuit en route pour… Où devait-il donc se rendre ? Chadminster ? Non, non ! Il en arrivait ! Il se rendait… Il se rendait au congrès de Lucerne, naturellement ! Le visage radieux, il s’avança jusqu’au bureau de réception où il fut gracieusement accueilli par Miss Gorringe.
— Tellement heureuse de vous revoir, chanoine Pennyfather. Vous avez très bonne mine.
— Merci, merci. J’ai eu une méchante grippe, la semaine dernière, mais j’en suis remis. Vous avez une chambre pour moi. Je vous ai bien écrit ?
Miss Gorringe le rassura :
— Oh, oui ! Chanoine Pennyfather. Nous avons reçu votre lettre. Nous vous avons réservé le numéro 19 que vous aviez la dernière fois.
— Merci, merci. Parce que, voyons, je voudrais la garder pour quatre jours. En fait, je dois aller à Lucerne et je serai absent une nuit, mais j’aimerais que vous me gardiez la chambre. Je laisserai la plupart de mes affaires et n’emporterai qu’un petit sac de voyage en Suisse. Il n’y a aucune difficulté à ce sujet ?
À nouveau, Miss Gorringe le rassura :
— Tout se passera bien. Vous nous avez déjà expliqué tout cela très clairement dans votre lettre.
D’autres personnes, moins bien éduquées, auraient pu dire « très longuement », car la lettre du chanoine était certainement très détaillée.
Toute anxiété dissipée, le chanoine Pennyfather eut un soupir de soulagement et fut dirigé avec ses bagages vers la chambre 19.
Dans la chambre 28, Mrs Carpenter, ayant retiré sa couronne de violettes, arrangeait méticuleusement sa chemise de nuit sur son oreiller. Elle leva les yeux alors qu’Elvira entrait.
— Ah ! vous voici, ma chère. Voulez-vous que je vous aide à ranger vos affaires ?
— Non, merci. Je ne vais pas sortir beaucoup de choses, vous savez.
— Laquelle des chambres préférez-vous ? J’ai demandé à ce qu’on porte vos valises dans l’autre, car j’ai pensé que celle-ci risque d’être un peu trop bruyante.
— C’est très aimable à vous, répondit Elvira de sa voix sans timbre.
— Vous êtes sûre que vous n’avez pas besoin de mon aide ?
— Non, merci, vraiment. Je crois que je vais prendre un bain.
— Une très bonne idée. Prenez la salle de bains la première, car pour ma part je préfère finir de défaire mes valises.
La jeune fille se retira, gagna sa chambre, ouvrit sa valise et jeta quelques vêtements sur le lit, fit couler l’eau de son bain. Retournant dans sa chambre, elle s’assit sur son lit près du téléphone et attendit un moment pour s’assurer qu’on ne la dérangerait pas. Puis, brusquement, elle prit le combiné.
— Ici chambre 29. Pouvez-vous me donner Regent 1129, je vous prie ?